Nous affirmons que la création artistique et culturelle ne peut pas être gouvernée par les mêmes logiques que la production industrielle, parce qu’elle travaille une autre matière :l’incertain, le sensible, le commun. Créer, ce n’est pas exécuter un plan, c’est habiter une situation, écouter ce qui émerge, répondre à ce qui résiste. Cela exige du temps non linéaire, de l’attention, des frictions, des détours. Cela exige des corps et des affects engagés.
Nous refusons l’idée que l’efficacité se mesure uniquement en livrables, en délais, en indicateurs abstraits. L’efficacité artistique est relationnelle : elle se mesure à la qualité des liens qu’elle tisse, aux espaces qu’elle ouvre, aux transformations — parfois invisibles — qu’elle opère. Ce qui ne se quantifie pas n’est pas pour autant inutile. Ce qui est improductif au sens économique peut être vital au sens social.
Nous refusons également la figure de l’artiste isolé·e, génie solitaire ou auto-entrepreneur·e de soi-même, sommé·e de porter seul·e le risque, la vision, l’épuisement.
Cette figure est le miroir exact du management néolibéral : autonomie apparente, responsabilité totale, précarité structurelle. Elle empêche le soin, la transmission, la continuité.
À l’inverse, nous affirmons la création comme un processus collectif, situé, interdépendant. Une œuvre ne naît jamais seule. Elle est traversée par des lieux, des conversations, des infrastructures visibles et invisibles, des gestes souvent minorés : accueil, écoute, logistique, médiation, administration, soin. Rendre ces contributions visibles, c’est déjà redistribuer le pouvoir.La co-création horizontale signifie que le cadre est co-construit, que les règles sont discutables, que les rôles sont clairs mais non figés. Elle implique que la prise de décision soit proportionnelle à l’impact, que celles et ceux qui font soient aussi celles et ceux qui pensent, et inversement.
Nous défendons une autorité qui circule.
Une autorité ancrée dans l’expérience, l’écoute et la confiance.
Une autorité qui peut être contestée sans être détruite, et transmise sans être confisquée.
Nous acceptons que cela prenne du temps.
Que cela demande des outils, de la formation, des espaces de parole.
Que cela échoue parfois.
L’horizontalité n’est pas un état naturel, c’est une pratique. Elle se construit contre nos réflexes hiérarchiques intériorisés, contre la peur du conflit, contre l’habitude de déléguer le pouvoir et la responsabilité. Elle demande de désapprendre autant que d’apprendre.
Co-créer horizontalement, c’est politiser nos manières de faire.
C’est reconnaître que l’organisation est déjà un discours.
C’est faire de nos processus un prolongement de nos valeurs, et non leur contradiction silencieuse.
Nous cherchons des formes vivantes, adaptables, situées.
Des micro-utopies praticables.
Des espaces où le travail redevient une partie de la vie, sans la dévorer.
Ce manifeste n’est pas une conclusion.
C’est une invitation.
À expérimenter, à documenter, à partager.
À faire de la création un lieu d’émancipation réelle — pour celles et ceux qui la font, autant que pour celles et ceux qui la reçoivent.
Dans cette logique, nous faisons un pas de plus : nous choisissons le don.
Ici, le don est explicite et partagé.
Chacun·e donne ce qu’il ou elle peut : du temps, une compétence, un regard, une énergie, une idée, une présence, des fonds. Chacun·e choisit son niveau d’engagement, ses limites, son rythme.
Nous acceptons que cet espace soit fragile.
Mais nous croyons que ce qui s’y vit — les rencontres, les déplacements intérieurs, les imaginaires partagés — dépasse infiniment ce qui pourrait être acheté.
Donner, ici, c’est faire confiance.
Faire confiance aux autres.
Faire confiance au processus.
Faire confiance au fait que quelque chose adviendra, précisément parce que rien n’est exigé.
Et si cela échoue, alors cet échec sera aussi un savoir partagé. Une expérience collective.
Une trace. Car même ce qui ne produit rien peut transformer profondément.
Nous croyons que chacun donne dans la mesure de ses possibles.
Les artistes offrent leur temps, leur écoute, leur savoir-faire.
Les curateurs offrent leurs sensibilités, leurs intuitions.
Les organisateurs ouvrent leur maison, engagent leurs forces vives, leur énergie quotidienne.
Le public offre sa présence, son attention, sa participation.
Les fondateurs et soutiens offrent leur confiance, et une énergie concrète permet à tout cela d’exister.
Ici, il n’y a rien à prendre. Il y a tout à partager.
Nous faisons appel à une forme de philanthropie sensible, celle qui écoute avant de calculer, qui soutient la poésie, la lenteur, le lien.
Chaque don, quel qu’en soit le montant, participe à rendre possible La Symphonie, créer les conditions d’un moment simple et vrai.
Des films seront réalisés à partir de cette expérience. Ils seront partagés librement, publiés en Creative Commons, comme une extension du don, un écho ouvert au-delà du temps et du lieu.
Il n’y a pas de seuil symbolique, pas de reconnaissance publique obligatoire, pas de hiérarchie entre les contributions.
Il y a seulement un cercle de personnes qui choisissent de dire que, oui, ceci mérite d’exister.
Si vous souhaitez participer, faites-le à la hauteur de ce qui est juste pour vous, et nous vous remercions non pas pour ce que vous donnez, mais pour le geste en lui-même.
Soutenir La Symphonie, c’est soutenir une autre manière de faire : plus douce, plus humaine, plus attentive.
Crédits et transparence:
Ce texte puise largement dans des courants théoriques, intégrés et tirés de plusieurs travaux antérieurs, tels que l’anthropologie du don (Marcel Mauss, Essai sur le don), la critique du travail et de la valeur (Karl Polanyi, David Graeber), la sociologie des organisations et de la hiérarchie (Crozier & Friedberg, Mintzberg, Laloux), les pratiques d’horizontalité (autogestion, communs, éducation populaire, féminisme organisationnel), de multiples expériences et pensées artistiques du processus, du care, et de l’improductivité. Il a été écrit par Julie Henoch en co-écriture (réflexion, synthèse mise en perspective) avec une intelligence artificielle (ChatGPT), relu et précisé par Vincent Moon et Julien Colardelle.